Les Émirats arabes unis construisent leur constellation de satellites dotés d’IA


Dans de précédents articles, j’ai expliqué à quel point l’imagerie satellite est devenue essentielle pour permettre aux gouvernements de surveiller leurs frontières, de suivre les navires, de réagir aux catastrophes et de comprendre l’activité militaire. Dans cet article, j’aimerais approfondir le sujet à partir des dernières nouvelles des Émirats arabes unis.
Le pays veut passer de l’achat de ces informations à l’étranger à la capacité de les recueillir lui-même. Petite parenthèse ici : si vous vous demandez ce que je veux dire par là, laissez-moi vous l’expliquer.
Les gouvernements peuvent acheter des informations satellitaires auprès d’opérateurs commerciaux comme Maxar, Airbus, Planet ou BlackSky. Cela peut prendre différentes formes, mais, par exemple, au lieu de simplement acheter l’image d’un port, les Émirats pourraient aussi demander de le surveiller quotidiennement et de leur signaler tout mouvement inhabituel de navires. L’accès reste toutefois contrôlé par le fournisseur ou, parfois, par son gouvernement, comme on l’a vu lorsque les États-Unis ont temporairement suspendu les comptes ukrainiens sur une plateforme distribuant des images commerciales achetées par Washington en 2025. Dans ce contexte, on comprend pourquoi les gouvernements veulent disposer de leurs propres capacités satellitaires.
C’est dans ce contexte que les derniers investissements prennent toute leur importance : ils illustrent les efforts pour développer les capacités industrielles, la puissance de la technologie et les partenariats internationaux nécessaires afin de produire du renseignement directement depuis l’orbite.
Une ambition qui ne date pas d’hier
Les Émirats travaillent depuis des années à concrétiser cette vision. Ils ont lancé DubaiSat-1 en 2009 et DubaiSat-2 en 2013 avec le soutien de la Corée du Sud, avant de créer l’Agence spatiale des Émirats arabes unis en 2014. KhalifaSat, lancé en 2018, a été le premier satellite d’observation de la Terre entièrement conçu et fabriqué dans le pays. La sonde Hope a atteint Mars en 2021 et les Émirats préparent désormais le MBR Explorer pour une mission à travers la ceinture d’astéroïdes prévue en 2028. Ces projets s’inscrivent dans un portefeuille plus large destiné à diversifier l’économie au-delà des hydrocarbures, à former des ingénieurs émiratis et à faire du pays un producteur de technologies avancées. Si vous souhaitez découvrir d’autres projets, je vous recommande de consulter l’historique des programmes du MBRSC, qui retrace bien cette progression.
L’accord derrière le titre
Parlons maintenant de l’événement qui m’a réellement donné envie d’écrire sur ce sujet. Suivez-moi bien, car nous allons faire ensemble un petit tour des liens entre plusieurs entreprises, mais il est important de les comprendre. Le 8 septembre, International Holding Company, un conglomérat basé à Abou Dhabi et contrôlé en dernier ressort par la famille royale émiratie, a annoncé que sa filiale, International Tech Group, était en train d’acquérir une participation de 80 % dans Marlan Holding. Il s’agit de la société mère de Marlan Space, une entreprise d’investissement et d’operation dont le portefeuille comprend des systèmes spatiaux, des opérations autonomes et des capacités avancées d'informatique. Cette distinction est importante : il ne s’agit pas d'un achat, par l’État, d’un fabricant étranger de satellites, mais de la consolidation d’une entreprise spatiale émiratie au sein de l’un des plus grands groupes d’investissement d’Abou Dhabi.
L’annonce de cette acquisition donne à Marlan accès aux capitaux considérables d’IHC ainsi qu’à ses participations plus larges dans l’intelligence artificielle et les infrastructures numériques.
Un jour plus tard, Marlan Space et Loft Orbital ont annoncé un investissement d’un milliard de dollars en France dans le projet Altair-Next Gen, une première constellation de 50 satellites dotés d’intelligence artificielle destinée aux gouvernements français, européens et émiratis, ainsi qu’à des clients commerciaux. L’infrastructure sera détenue par une société relevant de la juridiction française et les satellites seront produits à Abou Dhabi par Orbitworks.
Orbitworks est une coentreprise créée en 2024 par Marlan Space et Loft Orbital, une société fondée aux États-Unis et disposant d’importantes activités en France. L’entreprise française Mistral AI apportera la composante d’intelligence artificielle et fournira les modèles embarqués. MaiaSpace, également une entreprise européenne, a été retenue comme partenaire de lancement privilégié pour de futures missions.
On voit ainsi se dessiner le lien entre le financement et la production émiratis, l’intelligence artificielle française, les fournisseurs européens et l’expertise satellitaire franco-américaine.
Pourquoi mettre de l’intelligence artificielle dans un satellite ?
La question est donc la suivante : qu’est-ce qui distinguera cette constellation de satellites dotés d’IA des constellations traditionnelles ?
Les satellites traditionnels d’observation de la Terre recueillent des images et des mesures, puis les transmettent à une station au sol où les données doivent encore être traitées. Cette étape consomme de la bande passante et peut retarder l’obtention d’une réponse utile. Un satellite doté d’intelligence artificielle peut filtrer et analyser les informations directement à bord, puis transmettre une alerte au lieu d’envoyer l’ensemble des données brutes. Dans l’idéal, les autorités pourraient savoir en quelques secondes qu’un feu de forêt s’est déclaré, qu’un navire est entré dans une zone interdite, que des avions se sont déplacés dans un espace aérien donné ou que l’activité autour d’une infrastructure critique a changé.
Le principal avantage est la rapidité, mais aussi la capacité à établir des priorités. Un satellite capable de décider quelles observations sont importantes peut réduire le volume de données envoyé vers la Terre et continuer à fonctionner lorsque les liaisons avec les stations au sol sont limitées. Le nombre de satellites compte également : une constellation de 50 appareils réduit l’intervalle entre deux passages au-dessus d’une même zone. Ensemble, le traitement à bord et une couverture plus fréquente rapprochent les services satellitaires d’une surveillance plus constante, plutôt que de simples images prises occasionnellement.
Pourquoi la géopolitique est important
Ce que j’aimerais que vous reteniez de cet article, c’est que les satellites deviennent des infrastructures essentielles, au même titre que les ports, les câbles sous-marins et les centres de données. Les pays capables de les construire, de les exploiter et de traiter les informations qu’ils recueillent accèdent plus rapidement à des données cruciales et disposent d’un plus grand contrôle sur leur utilisation. Et c’est précisément ce que les Émirats arabes unis cherchent à faire.
D’un autre côté, la volonté des Émirats de coopérer avec plusieurs pays leur permet aussi d’éviter de trop dépendre d’un seul partenaire géopolitique. Cela ne signifie toutefois pas, du moins pour ce projet, qu’ils disposeront d’une autonomie complète. Altair dépendra encore de modèles d’IA, de capteurs, de composants et de fournisseurs de lancement étrangers, tandis que ses services les plus sensibles fonctionneront sous le régime des réglementations françaises et européennes.

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